Politique

« S’engager en politique, c’est refuser que l’on décide sans nous » Dr Richard TINDJO, 1er Vice-Président des Démocrates Socialistes Africains (DSA)

Dr Richard TINDJO est 1er Vice-Président des Démocrates Socialistes Africains (DSA). Les DSA figurent parmi les treize requérants qui ont obtenu, le 29 janvier 2026, un arrêt de la Cour de justice de la CEDEAO constatant que la révision constitutionnelle togolaise du 25 mars 2024 viole la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Dans cet entretien, il revient sur trente-six ans de luttes démocratiques au Togo, de 1990 à 2026, et livre des pistes concrètes pour former et mobiliser la jeunesse.

I. Comprendre l’engagement politique

Dr TINDJO, d’entrée de jeu, dites-nous concrètement ce qu’il faut comprenne du concept « Politique »

Dr Richard TINDJO : La politique, c’est l’art d’organiser la vie en commun et de décider ensemble de ce qui concerne tout le monde. Le mot vient du grec polis, la cité : la politique, ce sont les affaires de la cité, donc les affaires de tous.

Concrètement, la politique décide du prix des denrées, de l’état des routes, de la qualité de l’école et de l’hôpital, des emplois, de la sécurité, de la liberté de s’exprimer et de se réunir. Quand un jeune cherche du travail, étudie dans une salle surchargée ou se fait arrêter pendant une marche pacifique, il subit des décisions politiques, qu’il s’en occupe ou non.

Il ne faut donc pas confondre la politique avec les politiciens ni avec les querelles de personnes. Malheureusement en Afrique et particulièrement au Togo, c’est la confusion qui est faite.

Les partis, les élections, l’Assemblée sont des outils ; la politique, c’est la question de fond : qui décide, comment, et au profit de qui ? On ne choisit pas d’être concerné. On choisit seulement d’être acteur, ou de laisser les autres décider à sa place. C’est tout le sens de ce que je dis : s’engager, c’est refuser que l’on décide sans nous.

  1. Qu’entendez-vous par « engagement politique » alors ?

Dr Richard TINDJO : L’engagement politique, c’est le fait de participer volontairement à une action collective pour conquérir le pouvoir, l’exercer ou l’influencer. C’est aussi, plus largement, prendre une part active à la vie publique de son pays : à travers un parti, un mouvement citoyen, une association ou un syndicat.

Il faut distinguer l’adhérent du militant. L’adhérent est affilié à un parti : il détient une carte et paie ses cotisations, qui financent l’action politique. Le militant est un adhérent actif : il participe aux réunions et aux débats, contribue à la stratégie électorale, fait connaître le projet du parti en organisant des meetings, en distribuant des tracts, en collant des affiches, en animant les réseaux sociaux.

Plusieurs facteurs expliquent qu’une personne s’engage ou non : la socialisation politique, c’est-à-dire le processus par lequel chacun se forge des opinions et des comportements politiques dans la famille, à l’école ou au travail ; mais aussi l’âge, le sexe, le milieu social et les enjeux perçus d’une élection.

  1. Quelles formes cet engagement peut-il prendre ?

Dr Richard TINDJO : On distingue deux grandes formes. La forme conventionnelle passe par les canaux prévus par les institutions : voter, adhérer à un parti, se porter candidat, interpeller ses élus. Le vote reste l’outil central : il permet au citoyen de choisir ses représentants et d’exprimer son soutien ou son rejet d’une politique.

La forme non conventionnelle, ou protestataire, s’exprime en dehors des seuls rendez-vous électoraux : pétitions, marches, sit-in, grèves, boycotts, désobéissance civile. Elle traduit la volonté des citoyens de reprendre la parole qu’ils ont déléguée à leurs dirigeants. Je veux être clair : l’engagement que nous défendons est pacifique et non violent. La manifestation pacifique est un droit, reconnu par la loi togolaise elle-même et par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. La violence, elle, détruit la cause qu’elle prétend servir.

  1. Que dit la loi togolaise sur l’engagement des jeunes ?

Dr Richard TINDJO : Le droit de vote s’acquiert à 18 ans révolus. C’était déjà le cas dans la Constitution de 1992, en son article 5. Il est donc illégal d’enrôler des mineurs sur les listes électorales ou de les instrumentaliser dans des activités partisanes. Ces pratiques ont pourtant été dénoncées à plusieurs reprises.

Pour fonder ou diriger un parti politique, la loi n° 2022-008 du 30 mai 2022, modifiant la Charte des partis politiques, exige que tout fondateur ou dirigeant d’un parti politique soit âgé d’au moins 25 ans, de nationalité togolaise d’origine, jouisse de ses droits civils et politiques et soit domicilié au Togo. Elle porte également à 60 le nombre minimal de membres fondateurs, devant provenir d’au moins deux tiers des préfectures. Enfin, chaque parti doit disposer d’un siège physique et d’une adresse, et tenir au moins un congrès tous les cinq ans.

Quant aux manifestations, la loi du 16 mai 2011, modifiée en 2019 puis en 2021, les encadre strictement. Une déclaration préalable est obligatoire. L’autorité administrative fait connaître ses instructions par écrit au plus tard 72 heures avant la date prévue, et elle peut différer ou interdire la manifestation en cas de « risques sérieux de troubles à l’ordre public ». Les manifestations sont interdites sur toutes les routes nationales bitumées, près des institutions et des camps militaires, et dans les zones de forte activité commerciale. Elles ne peuvent se tenir qu’entre 8 heures et 17 heures. Le nombre de manifestations par semaine dans une ville peut aussi être limité. Un militant doit connaître ces règles, à la fois pour agir dans la légalité et pour documenter les abus lorsqu’elles sont détournées pour empêcher toute expression.

II. 1990-2005 : la promesse démocratique et ses reniements

  1. D’où vient la quête démocratique togolaise ?

Dr Richard TINDJO : Elle s’enracine dans la lutte pour l’indépendance, le combat de l’« Ablodé Gbadja », l’indépendance totale, qu’ont porté nos aînés. Mais le tournant décisif, c’est le 5 octobre 1990. Ce jour-là, le procès à Lomé de deux jeunes militants poursuivis pour avoir distribué des tracts hostiles au régime déclenche un soulèvement populaire. Quelques semaines plus tard, le pouvoir accepte le principe du multipartisme.

Suivent la Conférence nationale souveraine, du 8 juillet au 28 août 1991, puis le référendum du 27 septembre 1992, où le peuple adopte massivement une nouvelle Constitution, promulguée le 14 octobre 1992. Son article 59 était sans ambiguïté : « En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats ». Cette Constitution, c’est le contrat social que les Togolais se sont donné à eux-mêmes.

  1. Selon vous, quand et comment cette promesse a-t-elle été trahie ?

Dr Richard TINDJO : Dès les premières années. Aux législatives de 1994, l’opposition, le CAR et l’UTD, obtient la majorité des sièges à l’Assemblée nationale. Le Président Eyadéma nomme alors au poste de Premier ministre non pas le leader du CAR, Me Yawovi Agboyibo, mais celui de l’UTD, Monsieur Edem Kodjo. L’alliance se brise et le parti au pouvoir reprend la main. C’est, à mes yeux, la première illustration d’une méthode qui va se répéter : diviser l’opposition en offrant à certains ce que l’on refuse aux autres.

Ensuite, les 30 et 31 décembre 2002, une Assemblée élue sans l’opposition traditionnelle, qui avait boycotté le scrutin, révise la Constitution. Le verrou des deux mandats saute : le Président devient simplement « rééligible ».

Puis vient 2005. À la mort du Président Eyadéma, le 5 février, l’armée installe son fils Faure Gnassingbé, alors que la Constitution confiait l’intérim au président de l’Assemblée nationale, ce dernier revenant d’une mission à l’étranger a été contraint de rester au Bénin. Le 6 février, l’Assemblée modifie la Constitution pour valider ce coup de force. Les partis politiques de l’opposition et les organisations de la société appellent à la mobilisation de la population pour dénoncer ce coup d’Etat, l’Union africaine parle de coup d’État, la CEDEAO impose des sanctions, et le pouvoir doit reculer : Monsieur Faure Gnassingbé démissionne le 25 février, avant de reprendre la main à travers les élections du 24 avril. Cette élection est suivie d’une répression sanglante : la mission d’établissement des faits des Nations unies fait état « d’entre 400 et 500 morts et de milliers de blessés ».

III. 2006-2021 : des réformes promises, jamais réalisées

  1. L’Accord politique global de 2006 devait pourtant ouvrir une nouvelle ère. Que s’est-il passé ?

Dr Richard TINDJO : Signé le 20 août 2006 sous la facilitation du Président burkinabè Blaise Compaoré, l’Accord politique global (APG) engageait le pouvoir, l’opposition et la société civile sur un point essentiel, son titre III : la poursuite des réformes constitutionnelles et institutionnelles, notamment sur le régime politique, la limitation des mandats et la Cour constitutionnelle. Cet accord a redonné espoir et goût de l’engagement aux Togolais.

La Commission vérité, justice et réconciliation (CVJR) a remis son rapport au chef de l’État le 3 avril 2012. Elle a constaté que la non-exécution de ces réformes nourrissait les tensions, et recommandé que le mandat présidentiel soit, à l’avenir, limité. Ces recommandations sont restées largement lettre morte. Le pouvoir met en avant les réformes partielles réalisées. Nous constatons que l’essentiel, la limitation effective du pouvoir, n’a jamais été accordé. Cette déception explique en grande partie la démobilisation qui a suivi.

  1. Le soulèvement de 2017 a pourtant remobilisé les Togolais…

Dr Richard TINDJO : Oui. Le 19 août 2017, le Parti national panafricain (PNP) de Tikpi Salifou Atchadam lance une mobilisation pour le retour à la Constitution de 1992. Il est rejoint par d’autres forces démocratiques, notamment CAP 2015 (qui était déjà dans la contestation populaire contre le refus du régime a opéré des reformes constitutionnelles et institutionnelles) et le Groupe des Six, au sein de la coalition des 14 partis, la C14, et par la société civile, avec le Front citoyen Togo Debout du Professeur Ekoué David Dosseh. Dans son mémorandum du 29 septembre 2017, ce dernier  (Front citoyen Togo Debout du Professeur Ekoué David Dosseh) proposait déjà le retour à la Constitution de 1992, une transition, la libération des détenus politiques et la réforme de la CENI et de la Cour constitutionnelle.

La CEDEAO a adopté une feuille de route le 31 juillet 2018. Mais les législatives de décembre 2018 se sont tenues sans la C14, qui les a boycottées à cause du refus du pouvoir d’appliquer la feuille de route. En mai 2019, l’Assemblée a rétabli la limitation à deux mandats, mais sans tenir compte des mandats déjà effectués : les compteurs étaient remis à zéro. Dans le même temps, la loi du 12 août 2019, puis celle adoptée le 1er octobre 2021, ont restreint fortement le droit de manifester. La crise sanitaire de 2020 et la menace terroriste dans la région des Savanes ont encore réduit l’espace public. Ajoutons-y l’éclatement de la C14 après le boycott de 2018 et les divisions de la présidentielle de 2020 : Cette succession événements a contribué a reculé l’engagement des Togolais.

IV. 2024-2026 : la Ve République et l’arrêt de la CEDEAO

  1. Qu’est-ce qui a changé avec la Constitution de 2024 ?

Dr Richard TINDJO : Tout le système de pouvoir. Le 25 mars 2024, une Assemblée nationale dont le mandat avait expiré le 31 décembre 2023 adopte une nouvelle Constitution, par 89 voix pour, 1 contre et 1 abstention. Le Togo passe à un régime parlementaire. Le Président de la République n’est plus élu par le peuple mais par le Parlement. L’essentiel du pouvoir exécutif revient au Président du Conseil des ministres, qui est le chef du parti majoritaire à l’Assemblée.

Les évêques du Togo ont demandé de surseoir à la promulgation et d’ouvrir un dialogue inclusif. Les partis d’opposition et la société civile ont dénoncé un passage en force. Le texte a pourtant été promulgué le 6 mai 2024. Le 3 mai 2025, Jean-Lucien Savi de Tové a été élu Président de la République par le Congrès, et Monsieur Faure Gnassingbé a prêté serment comme Président du Conseil. Il reste ainsi à la tête de l’exécutif, sous une autre forme.

  1. Que dit exactement l’arrêt rendu par la Cour de justice de la CEDEAO ?

Dr Richard TINDJO : Il faut le citer avec exactitude, car c’est ce qui fait sa force. Dans l’affaire Ligue togolaise des droits de l’homme et 12 autres contre République togolaise (arrêt n° ECW/CCJ/JUD/01/26 du 29 janvier 2026), dont les DSA sont requérants, la Cour juge que « le moment choisi et la teneur de la modification de mars 2024 indiquent que son objectif premier était de contourner les limites imposées au mandat présidentiel par la Constitution précédente, permettant ainsi au président sortant de conserver le pouvoir sous une nouvelle forme institutionnelle » (§ 89).

Elle conclut que cette modification, « compte tenu de son timing, de son contenu et de son effet escompté, viole l’article 23(5) de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, et constitue un changement inconstitutionnel de gouvernement au sens de cette disposition » (§ 91). Dans son dispositif, elle ordonne au Togo de « prendre toutes les mesures nécessaires et appropriées pour garantir que toute réforme constitutionnelle ou institutionnelle future soit conforme à ses obligations internationales ». Je souligne que l’État togolais ne s’est même pas présenté pour se défendre : la Cour le relève elle-même.

  1. Le gouvernement affirme que cet arrêt n’annule pas la Constitution. Que lui répondez-vous ?

Dr Richard TINDJO : Soyons honnêtes : c’est exact, la Cour n’a ni annulé la Constitution de 2024, ni rétabli celle de 1992, ni prononcé de transition. Elle a aussi jugé que nous n’avions pas prouvé une atteinte individuelle au droit de participer aux affaires publiques, et elle n’a accordé aucune réparation. Mais le pouvoir ne peut pas s’arrêter là. Une juridiction régionale, dont le Togo a accepté la compétence, a dit en droit que notre Ve République est née d’un changement inconstitutionnel de gouvernement. Aucune communication officielle ne peut effacer cette qualification.

Notre exigence découle directement de l’arrêt : l’exécution de son injonction, à travers des réformes négociées, inclusives et conformes à la Charte africaine, sous la garantie de la CEDEAO et de l’Union africaine. C’est le sens du mémorandum pour une sortie de crise présenté le 25 août 2026 par les partis d’opposition, dont les DSA, et les organisations de la société civile. Il demande une transition politique consacrée aux urgences sociales et sécuritaires, à la libération des détenus politiques, au retour des exilés et à la refondation de la République.

V. Les divisions de l’opposition : une stratégie du pouvoir, une responsabilité partagée

  1. On reproche souvent à l’opposition ses divisions. Le pouvoir y a-t-il une part ?

Dr Richard TINDJO : Oui, et elle est ancienne. En 1994, l’opposition, le CAR et l’UTD, obtient la majorité à l’Assemblée nationale. Le Président Eyadéma nomme alors Premier ministre Edem Kodjo, de l’UTD, et non Me Yawovi Agboyibo, le leader du CAR que proposait la majorité. L’alliance se brise. En mai 2010, un accord de partage du pouvoir entre le RPT et une partie de l’UFC coupe ce parti en deux et donne naissance à l’Alliance Nationale pour le Changement (ANC). Depuis, d’anciens opposants ont régulièrement été intégrés aux institutions. Le pouvoir multiplie aussi les cadres de dialogue que l’opposition n’accepte pas tous de la même façon.

Le mécanisme est toujours le même : offrir à certains ce que l’on refuse aux autres, puis laisser la méfiance faire le reste. Aucun tribunal ne l’a établi, c’est notre analyse. Mais les faits sont publics et se répètent depuis trente ans.

  1. Vous parlez d’une véritable stratégie de communication pour déstabiliser l’opposition dans son ensemble et particulièrement le président national de l’Alliance Nationale pour le Changement (ANC) Jean Pierre Fabre. Sur quels éléments vous appuyez-vous ?

Dr Richard TINDJO : Il suffit de relire ce que publient les médias proches du pouvoir et ce que déclarent ses responsables. Cinq procédés reviennent constamment.

  • Amplifier les querelles entre opposants: Le 7 août 2023, le portail public com a publié « Kpodzro va trop loin », article consacré au conflit entre Mgr Philippe Fanoko Kpodzro et Jean-Pierre Fabre, président de l’ANC. Le même jour, Togo Actualité publie un article intitulé, Togo : « Ça suffit », J-P Fabre répond de nouveau à Mgr Kpodzro. Il a relayé la réponse de Fabre au texte qui a circulé sur les réseaux sociaux intitulé « Jean-Pierre Fabre, la plaie incurable de l’opposition togolaise » et attribué à Mgr Kpodzro. Le conflit entre deux figures de l’opposition devient un sujet de choix pour la presse proche du pouvoir et les activistes sur les réseaux sociaux.
  • Discréditer personnellement les leaders: Le 12 juillet 2025, le portail public com ironise dans un article intitulé « Jean-Pierre Fabre menace… de continuer à s’indigner », présentant la prise de parole du président de l’ANC comme une « tentative de rattrapage express » et un possible « opportunisme électoral ». Le 15 septembre 2025, le même site titre « Fabre joue sa survie politique » et affirme que son discours relève davantage d’une tentative de relancer sa carrière que d’une réponse aux attentes des citoyens. Au-delà de la critique des idées, ces articles construisent progressivement l’image d’un leader affaibli et en fin de parcours politique.
  • Mettre en scène des divisions présentées comme insurmontables: Le 19 octobre 2026, com publie un article intitulé « L’entente n’est pour… après-demain ». Il affirme que le rapprochement entre les deux principaux regroupements de l’opposition «n’est pas pour demain» et s’appuie sur les propos d’Éric Dupuy, porte-parole de l’ANC et membre du CNCC, selon lequel chaque camp devrait poursuivre ses activités de son côté.
  • Disqualifier l’opposition dans son ensemble: Le 21 février 2026, un article attribué à Togonews et republié par allAfrica intitulé « Togo : L’opposition, experte en boycott mais absente des solutions ». À propos du refus de plusieurs formations politiques, dont l’ANC, avait de son côté, déjà annoncé son refus de participer à ces discussions du Cadre national de concertation entre acteurs politiques (CNAP), estimant que les conditions d’un dialogue crédible, inclusif et orienté vers des réformes profondes ne sont pas réunies. Mais l’article de journal va jusqu’à conclure qu’il s’agit de « positions partisanes pour des partis qui peinent à mobiliser leurs sympathisants ».
  • Trier les « bons » et les « mauvais » opposants: Le 9 octobre 2026, devant l’Assemblée nationale, le ministre Gilbert Bawara affirme que les travaux du Cadre permanent de concertation (CPC) se poursuivent «en l’absence des mêmes qui crient que rien ne se fait». En opposant les acteurs qui participent au dialogue à ceux qui le critiquent sans y prendre part, il renvoie une partie de l’opposition à sa responsabilité et tend à l’isoler du processus de concertation.

Pris séparément, chacun de ces textes peut passer pour un simple commentaire. Mis bout à bout, ils dessinent un récit cohérent : l’opposition serait divisée, dépassée, sans leader crédible, et le dialogue proposé par le pouvoir serait la seule voie raisonnable. Chaque fois que des opposants s’insultent publiquement, ils fournissent eux-mêmes la matière de ce récit.

  1. La présidentielle de 2020 et la « candidature unique » portée par Mgr Kpodzro illustrent-elles ce piège ?

Dr Richard TINDJO : C’est l’exemple le plus douloureux, et je veux en parler avec respect : Mgr Philippe Fanoko Kpodzro est décédé en exil en Suède en janvier 2024, et Monsieur Agbéyomé Kodjo en exil au Ghana en mars 2024. Leur engagement mérite d’être reconnu. Mais nous devons tirer les leçons de cette séquence.

Après la dislocation de la C14, Mgr Philippe Fanoko Kpodzro a soutenu la candidature d’Agbéyomé Kodjo, ancien Premier ministre, présenté comme le « candidat du Saint-Esprit » en raison du rôle central de l’archevêque émérite de Lomé. Cette démarche a divisé l’opposition : l’ANC a maintenu la candidature de Jean-Pierre Fabre, tandis que Kodjo bénéficiait du soutien de la Dynamique Monseigneur Kpodzro. L’opposition est ainsi allée divisée au scrutin présidentiel du 22 février 2020. Selon les résultats définitifs proclamés par la Cour constitutionnelle le 3 mars 2020, Faure Gnassingbé a obtenu 70,78 % des suffrages exprimés, Agbéyomé Kodjo 19,46 % et Jean-Pierre Fabre 4,68 %. Se proclamant vainqueur, Kodjo a été arrêté le 21 avril 2020, avant de partir en exil en juillet 2020, comme Mgr Kpodzro. Les tensions entre opposants se sont ensuite poursuivies : Jean-Pierre Fabre a dénoncé les qualificatifs de «Judas», de «traître» et de «corrompu» que lui attribuait Mgr Kpodzro (Togoweb.net, 2 juillet 2021). Ces échanges ont ensuite été largement repris avec gourmandise par la presse, les blogueurs, activistes proches du pouvoir. Le chef de file historique de l’opposition est affaibli. Le principal challenger finit en exil. Et des milliers de militants sont découragés, persuadés que l’opposition ne sait que se déchirer. Faure Gnassingbé n’a eu besoin d’aucun effort pour diviser ses adversaires : nous l’avons fait à sa place. Désigner un candidat au nom de la foi plutôt que par un accord politique entre partis a affaibli la lutte au lieu de l’unir.

  1. Jean-Pierre Fabre et les responsables du CNCC sont régulièrement insultés sur les réseaux sociaux, y compris par des activistes qui se réclament de l’opposition. Que leur répondez-vous ?

Dr Richard TINDJO : Je leur réponds par des faits. Je le fais d’autant plus librement que mon parti n’est pas membre du CNCC.

  • Jean-Pierre Fabre a été l’un des porte-parole de la Conférence nationale souveraine de 1991.
  • Il a obtenu 33,93 % des voix à la présidentielle du 4 mars 2010, selon les résultats définitifs de la Cour constitutionnelle.
  • Il est l’un des cinq seules représentations parlementaires de l’opposition élus en 29 avril 2024, dans la circonscription du Golfe, à Lomé.
  • Aux municipales de 17 juillet 2025, l’ANC est arrivée première force de l’opposition, avec 51 conseillers municipaux sur 1 527, selon les résultats confirmés par la Cour suprême le 6 août 2025.

On peut être en désaccord avec lui sur la stratégie, et c’est légitime en démocratie. Mais l’insulte n’est pas un argument. Elle ne retire pas un seul député à UNIR et ne libère aucun détenu politique. Elle n’ajoute pas une ligne à l’exécution de l’arrêt de la CEDEAO. En revanche, elle décourage les militants, elle éloigne les jeunes et elle offre à la presse du pouvoir exactement le récit qu’elle cherche.

Je ne désignerai personne et je ne fais de procès d’intention à aucun partenaire. Mais je pose la question à ceux qui passent leurs journées à insulter des responsables qui ont affronté la répression et tenu tête au pouvoir pendant des décennies en étant au pays, qui ont même renoncé à leur nationalité française comme ce fut le cas du président de l’ANC Jean Pierre Fabre et bien d’autres, qui subissent des injustices dans les administrations publiques, les sociétés para publiques, les entreprises privées à cause de leur engagement politique: à qui profitent vos vidéos, vos audios, vos lives, vos messages diffusés ou relayés dans les groupes WhatsApp ? Que l’on soit sincère ou manipulé, le résultat est le même. Chaque insulte entre opposants est une victoire gratuite pour le pouvoir.

  1. Comment sortir de ce piège ?

Dr Richard TINDJO : D’abord par l’autocritique. Nous, opposition, avons notre part de responsabilité : querelles de leadership, ego, stratégies contradictoires à la veille des élections, coalitions qui naissent, grandissent puis s’effondrent depuis les années 1990. Aujourd’hui encore, deux pôles coexistent : le Cadre national de concertation pour le changement (CNCC), lancé le 13 avril 2026, et les signataires du Manifeste Génération Togo (MGT). Leur mémorandum commun du 25 août 2026 prouve pourtant que l’essentiel nous rassemble. Je propose quatre engagements.

  • Une charte d’éthique entre opposants : on combat les idées, jamais les personnes. Les désaccords se règlent en interne et ne s’étalent pas sur les réseaux sociaux.
  • Une plate-forme minimale commune autour de l’exécution de l’arrêt de la CEDEAO, avec un calendrier d’action partagé et un porte-parole commun sur ce dossier.
  • Une règle simple face aux médias du pouvoir : ne jamais leur fournir de citation contre un autre opposant.
  • La formation des jeunes militants à décrypter la communication politique : qui parle, qui publie, à qui profite le message. Chaque parti garde sa capacité d’initiative et de formation de ses militants, mais tous doivent former à cette vigilance.
  • Une convergence des actions à défaut de l’unité : coordonner les initiatives autour d’objectifs communs, notamment l’exécution de l’arrêt de la CEDEAO, tout en préservant l’autonomie de chaque groupe.
  • Une communication politique concertée : harmoniser les messages sur les priorités communes, éviter les attaques publiques entre opposants et empêcher l’instrumentalisation de leurs divergences.

L’unité ne signifie pas l’uniformité. Mais un peuple ne se mobilise pas derrière des leaders qui se déchirent. Il se mobilise derrière ceux qui se respectent et qui avancent ensemble.

VI. La jeunesse au cœur du changement

  1. Certains observateurs estiment que les Africains, et notamment les jeunes Togolais, ne s’engagent plus. Partagez-vous ce constat ?

Dr Richard TINDJO : Je le nuance. Il est vrai qu’on entend souvent, dans les émissions interactives ou sur les réseaux sociaux, que « l’opposition ne fait rien ». Comme si les décisions du gouvernement ne touchaient que les militants !!! Il est vrai aussi que beaucoup de jeunes se détournent des partis. Mais en juin 2025, ce sont des jeunes, artistes, blogueurs, étudiants, qui sont descendus dans la rue, à l’appel notamment du mouvement M66, sans consigne d’aucun parti. Cette impréparation n’a pas permis aux jeunes d’obtenir gain de cause mais ont plutôt subi la répression de la part du régime en place. L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains (FIDH-OMCT) a recensé au moins 81 arrestations arbitraires lors des manifestations des 5 et 6 juin 2025. Après celles des 26, 27 et 28 juin, Amnesty International a fait état d’au moins sept personnes retrouvées mortes, dont des enfants, sur la base d’un bilan communiqué par des organisations de la société civile togolaise. La jeunesse n’est donc pas indifférente : elle a peur, et elle se méfie des appareils politiques.

  1. Quelles sont, selon vous, les causes de ce recul de l’engagement ?

Dr Richard TINDJO : J’en vois plusieurs :

  • La peur de la répression : arrestations, violences, enlèvements, poursuites. Elle est documentée par les organisations de défense des droits humains, de 2005 à 2025.
  • La peur des représailles pour ceux qui militent dans l’opposition, en particulier les demandeurs d’emploi, les fonctionnaires en quête de promotion et les opérateurs économiques.
  • Le sentiment de ne pas être entendu, surtout chez les jeunes et les femmes, peu présents dans les instances dirigeantes des partis.
  • Le sentiment que le vote ne change rien, renforcé depuis 2025 : le Président de la République n’est plus élu au suffrage direct. Les législatives sont devenues le seul scrutin national par lequel le citoyen pèse, indirectement, sur le choix du chef de l’exécutif.
  • La méconnaissance des institutions, du système électoral, des programmes des partis et des enjeux des campagnes.
  • La crise de confiance entre acteurs politiques et les divisions de l’opposition.
  • Le refus persistant des réformes institutionnelles et constitutionnelles permettant l’alternance, de l’APG de 2006 à aujourd’hui.
  • La désinformation et la manipulation de l’information, notamment sur les réseaux sociaux.
  1. Concrètement, que proposez-vous pour que l’engagement des jeunes devienne une réalité ?

Dr Richard TINDJO : Cinq propositions.

  • Former : Il est important que les acteurs des partis politiques et de la société civile travaillent à la formation des jeunes sur l’histoire politique du Togo depuis les années 90 de nos jours. Avec l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de communication, les acteurs doivent changer la manière de communiquer et ainsi que les canaux de communication afin de toucher la chance d’âge de 18 à 30 ans. Cette méthodologie permettre de renforcement leurs compétences sur la vie politique et de susciter en eux l’engagement politique.
  • S’inscrire et voter: Chaque jeune de 18 ans doit vérifier son inscription sur les listes électorales, voter et surveiller le scrutin dans son bureau de vote.
  • Agir dans la légalité et documenter: Connaître la loi sur les manifestations, déclarer ses actions, et filmer, dater et archiver les abus. La Cour de justice de la CEDEAO est accessible aux citoyens et aux ONG : l’arrêt du 29 janvier 2026 montre que le droit peut devenir une arme pacifique.
  • Utiliser le numérique: Pour une génération née avec Internet, les réseaux sociaux sont un espace d’éducation, de débat et de mobilisation, à condition de vérifier ses sources et de refuser la haine politique.
  • Prendre des responsabilités: Les partis doivent ouvrir leurs instances aux jeunes et aux femmes. Dès 25 ans, la loi permet de fonder ou de diriger un parti.
  1. Quel message adressez-vous à la communauté internationale ?

Dr Richard TINDJO : La CEDEAO a dit le droit. Il serait incompréhensible que l’organisation dont la Cour a constaté un changement inconstitutionnel de gouvernement ne veille pas à l’exécution de son propre arrêt. Nous demandons à la CEDEAO, à l’Union africaine, à l’Union européenne et aux Nations unies d’accompagner un dialogue national inclusif et sincère, assorti d’un calendrier précis de réformes, de la libération des détenus politiques et du retour des exilés. La stabilité du Togo, et celle de la sous-région, passent par le respect des règles que les États se sont eux-mêmes données.

  1. Votre mot de la fin ?

Dr Richard TINDJO : À la jeunesse et aux femmes du Togo, je dis : votre avenir se joue maintenant. Si vous ne faites pas de politique, la politique se fera sans vous, et souvent contre vous. De 1990 à 2026, chaque avancée démocratique dans notre pays a été arrachée par des citoyens engagés, organisés et pacifiques. Inscrivez-vous, formez-vous, organisez-vous, votez, et défendez vos droits par tous les moyens légaux. Le changement ne viendra ni de l’extérieur, ni d’un homme providenti

Redaction TM24

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